North Sails NEWS

UN IMOCA QUI DÉNOTE

Le skipper Armel Tripon et l’architecte Sam Manuard nous livrent leurs impressions sur L‘Occitane en Provence depuis la conception de ce nouvel IMOCA à foils aux premiers essais en mer.

📸 Pierre Bouras – L’Occitane en Provence

L’Occitane en Provence d’Armel Tripon est l’un des bateaux les plus récents de la série des IMOCA dernière génération. Après deux ans de réflexion et de travaux, ce projet a vu le jour en janvier à Nantes, la ville natale du skipper, mais aussi le berceau du chantier Black Pepper Yachts où a été construit le voilier à foils dessiné par l’architecte Sam Manuard et équipé d’une garde-robe North Sails.

« Pour moi, c’est une chance inouïe dans ma vie de marin d’être à la barre de ce bateau neuf, confie le navigant de 44 ans. Et quel bateau ! Un IMOCA pour une course complètement dingue : le Vendée Goble. »

Ce sera d’ailleurs le premier tour du monde en solitaire et sans assistance pour Armel Tripon, vainqueur de la Route du Rhum 2018 en catégorie Multi50. Mais c’est aussi le premier IMOCA de Sam Manuard présenté au Vendée Globe et le premier monocoque de cette classe construit par Black Pepper Yachts.

Un projet de caractère et de conviction

« Ce bateau qu’on a voulu singulier possède une vraie philosophie, poursuit Armel Tripon. C’est un projet de caractère et de conviction. Dès le départ, notre volonté a été de composer un design team neuf, différent dans son schéma de pensée, qui apporte des idées nouvelles et qui n’a pas peur de sortir des sentiers battus. Cela englobe l’ensemble des autres partenaires : le chantier et le sponsor qui nous a donné le feu vert, convaincu par la philosophie de notre projet.

« Cela représente également un moment charnière où la jauge IMOCA s’est ouverte au foil, témoigne le skipper. On est entré dans une nouvelle ère. C’est magique d’avoir participé à cette élaboration, d’être acteur de cette nouvelle jauge, d’avoir mis l’énergie pour concevoir ce bateau et de réussir à mettre tout le monde en mouvement. C’est une immense satisfaction. »

📸 Pierre Bouras – L’Occitane en Provence

Un design efficient et distinctif

Ce voilier dernier cri doté d’une carène de type scow se dénote de ses semblables puisqu’il est le seul conçu avec cette forme d’étrave ronde et large parmi toute la flotte IMOCA. Pourquoi un tel choix ? Sam Manuard, architecte naval mais aussi navigant professionnel – une double casquette qui lui permet de mieux appréhender les réactions du bateau – explique que l’idée était de limiter au maximum les facteurs de stress qui nuisent à la performance du bateau comme du skipper. « Les carènes de scow sont plus tolérantes, précise-t-il. On a remarqué qu’avec cette forme lorsque le voilier évolue avec la mer, c’est-à-dire au portant, l’étrave enfourne moins. En effet, dès que le pont est rempli d’eau, c’est une source de stress pour le marin et par conséquent un barrage à la performance humaine. On a essayé de cibler une spirale vertueuse où tous les petits facteurs vont dans le même sens pour réduire aussi bien le stress mécanique que celui du skipper. »

La performance au portant

Le concept de L’Occitane en Provence a été fondé sur deux axes majeurs : construire un bateau exploitable par le skipper, c’est-à-dire efficient sur la performance, et qui peut être poussé assez fort au portant et au grand largue notamment dans la mer formée, indique Sam Manuard. « En fonction de ces deux paramètres clés, on a orienté nos choix techniques et cela se traduit par la carène de scow, un équilibre de masse particulier, la répartition de ballasts, les foils déportés, une bonne protection qui comprend entre autres une zone de vie très en arrière et une casquette à vision frontale, etc. Tous ces éléments mis bout à bout répondent à nos postulats de départ.

« Dans cette phase de conception, spécifie l’architecte, nous avons eu de nombreuses discussions ouvertes avec Armel et tous les acteurs du projet, Michel de Franssu, le fondateur du chantier Black Pepper, les différentes équipes de design (bateau et voiles), de structure et de technique sur tous les points clés de la construction. Nous avions une démarche libre dans la proposition des idées sans schémas préconçus. De cette manière, chacun a émis son avis. En ce qui concerne les voiles par exemple, l’équipe de design de North Sails pilotée par Gautier Sergent a été dans la boucle dès les premières rencontres. Gautier Sergent possède une très bonne expérience de la géométrie des voiles et nous a donné un input intéressant sur les points de tire et sur le plan de pont entre autres. »

« C’est un dessinateur qui interroge beaucoup le marin sur son ressenti, ajoute Armel Tripon, avec une belle ouverture d’esprit. J’ai apprécié la collaboration avec North et de pouvoir m’appuyer sur une équipe compétente qui se posait dans une stature de savoir. Avec Julien Pilate, ils se sont impliqués sur l’ensemble du projet aussi bien dans la structure du bateau que des voiles. »

« L’objectif était de créer un bateau rapide, équilibré, sain avec des performances exploitables par un homme seul pendant 70 jours, exprime Gautier Sergent, responsable R&D chez North Sails France. On a imaginé librement un idéal basé sur l’expertise collective. On l’a façonné au fil des mois de conception sans a priori. Et Armel nous a fait confiance. »

Après cette première phase d’échanges, un autre aspect fondamental dans ce projet a été la puissance de calcul : rendement aéro des voiles et simulation hydrodynamique qui abreuvaient le VPP. « Dans cette étude, on a effectué beaucoup de calculs et de simulations pour lesquels North Sails gérait toute la partie aérodynamique », détaille Sam Manuard. Cela inclut la traînée aérodynamique globale et l’interaction entre la plateforme et les voiles. « C’est un paramètre clef sur des foilers qui vont de plus en plus vite et qui impacte jusqu’à la stabilité du bateau », explique Gautier Sergent.

La conception des voiles entre stabilité et performance

La jauge IMOCA est cependant restrictive. Tout l’enjeu de l’équipe de design de North Sails était d’intégrer des contraintes spécifiques comme les points d’amure ou la quête tout en conservant l’équilibre du bateau et en ajustant des réglages et combinaisons de voiles tolérantes, etc.

Les IMOCA n’étant pas dotés de plans porteurs sur les safrans, l’objectif est d’atteindre le rapport idéal entre la position longitudinale du foil, le moment piqueur des voiles, c’est-à-dire le tangage, la forme de la carène et l’état du bateau ainsi que d’autres paramètres complexes.

« Nous avons modélisé différents cas critiques de navigation qui ont pour but de définir les efforts maximaux que va générer le gréement, intervient Julien Pilate, dessinateur à North Sails France. Ces informations sur les charges critiques sont ensuite échangées avec les ingénieurs de structure qui leur permettent d’échantillonner correctement les points d’ancrage du gréement mais aussi des éléments structurels de la coque. En tant que dessinateurs, l’utilisation du VPP – outil incontournable dans le design des voiles et dans le développement d’un IMOCA à foil – nous permet de déterminer la combinaison de voiles la plus performante dans certaines conditions, leur surface et leur volume et par conséquent un jeu de voiles idéal. »

« Nous allons certainement faire évoluer quelques voiles, mais avec des modifications mineures, ajoute Sam Manuard. Ce sont notamment les voiles creuses qui font l’objet d’une réflexion minutieuse. Doit-on choisir un spinnaker ou un gennaker par exemple ? Ce sera le retour d’expérience qui affûtera nos choix. La sélection des voiles – limitée à huit pour le Vendée Globe – ne sera pas nécessairement dictée par la performance pure, mais par un ensemble de compromis que l’on jugera équilibré. Cela peut dépendre du nombre de manœuvres par exemple. On doit prendre des décisions et les assumer ensuite. L’objectif est que le bateau aille vite sans trop d’effort. »

📸 Pierre Bouras – L’Occitane en Provence

Du dessin aux premiers essais en mer

Des plans de dessin et simulations aux premières sessions sur l’eau, Armel Tripon et son équipe sont ravis. « Les premières navigations se sont révélées positives, commente Sam Manuard. Dès que le bateau atteint sa vitesse de stabilité, les sensations sont très agréables, assez exceptionnelles même. Les foils fonctionnent bien, le voilier en mode aérien déjauge assez vite. C’est presque jouissif. J’avais déjà la chance de naviguer sur l’IMOCA StMichel-Virbac de Jean-Pierre Dick où les sensations étaient superbes, mais avec L’Occitane en Provence, on monte d’un cran, le bateau est plus aérien, c’est une autre dimension.

« J’ai passé des centaines d’heures sur la table à dessiner, à réfléchir à de nombreuses solutions pour ce voilier, poursuit-il. Ce qui m’intéressait le plus, c’était d’anticiper au mieux les réactions en dynamique du bateau. C’est une chose de penser et conceptualiser et une autre de naviguer. Globalement, cela correspond à ce qu’on a anticipé. Le bateau se lève, les mouvements sont nettement plus doux sur les vagues, on a gagné en fluidité. C’est un grand privilège et une chance de pouvoir dessiner un tel bateau et de pouvoir concrétiser notre réflexion sur l’eau. »

Armel Tripon, grand habitué des trimarans, observe que les sensations sont semblables à celles d’un multicoque à partir de 20 nœuds de vitesse. Une véritable machine au vol. En dessous, le déplacement prend le dessus et le comportement du bateau se rapproche d’un monocoque à quille typique. Les manœuvres restent toutefois plus physiques sur un IMOCA que sur un multicoque. Quant aux plans de pont et de voilure sur L’Occitane en Provence, l’ergonomie est bien conçue avec une fluidité des manœuvres, indique-t-il. « Le travail a été très rigoureux sur l’ajustement des voiles. Cela paraît anodin, mais il peut arriver qu’il y ait de petits manques. Et là, c’est un design qui vrille naturellement avec une finesse dans les voiles. Cela a répondu à nos attentes même au-delà de ce que je peux constater. On est encore dans la phase de détails et il est encore trop tôt pour tirer de véritables conclusions, mais de manière générale, l’ensemble est très réussi, même de l’extérieur où l’on a pu observer les voiles en zodiac et en drone également. »

Prochains objectifs : maîtriser sa monture et passer sa qualification

Les prochaines semaines seront intenses et consacrées à la fiabilisation du bateau et à la qualification du skipper de L’Occitane en Provence pour le Vendée Globe lors de la Vendée-Arctique qui partira le 4 juillet des Sables-d’Olonne. « L’objectif est de maîtriser au mieux le bateau, acquérir plus de données possibles et de connaissances, puis se qualifier pour le Vendée Globe », indique Armel Tripon.

Sam Manuard restera à ses côtés dans cette phase d’entraînement. « Mon rôle sera désormais d’accompagner Armel dans sa préparation au Vendée Globe, et je serai souvent à bord pour vérifier les réglages du bateau. Je ferai le lien avec lui, partagerai mes impressions. C’est en naviguant énormément que l’on pourra tester la fiabilité et stabilité du bateau, les manœuvres, la performance des voiles, etc. Le gros enjeu reste l’analyse des performances (avec de nombreuses data à enregistrer) et de fiabilisation, » résume-t-il.

« Il s’agira de trouver le bon dosage entre navigation et fiabilisation du bateau, connaissances et performance, ajoute Armel Tripon. À chaque entraînement, on aura un objectif précis. On entrera plus spécifiquement dans l’utilisation d’une voile par exemple, dans sa forme, on dégrossira, puis on affinera de plus en plus. »

Des sorties en mer seront programmées sur plusieurs jours au large des côtes bretonnes. Et même si l’échéance du départ du Vendée Globe officiellement prévu le 8 novembre approche, Armel se sent prêt. « J’ai fait une très bonne préparation quand le bateau était en construction. Maintenant, on est dans l’attaque, dans le vif, c’est le bon timing ! »