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KOJIRO : « LE VENDÉE ME REND FORT ET ME DONNE ENVIE DE FAIRE DE LA VOILE. »

En quittant Les Sables-d’Olonne le 8 novembre dernier, Kojiro Shiraishi ne se doutait pas encore qu’il allait enfin réaliser son rêve, celui de finir le Vendée Globe. Il nous avait accordé un entretien quelques jours avant son départ.

© Olivier Blanchet/Alea

Le 8 novembre dernier, Kokijo Shiraishi (DMG Mori), vêtu de son habit noir de combattant, son bokken (sabre en bois) à la ceinture, saluait la foule en remontant le chenal de Port Olona aux Sables-d’Olonne. Il ne se doutait pas encore qu’il allait enfin réaliser son rêve vieux de 30 ans : finir le Vendée Globe. Un rêve pourtant qu’il voit presque s’effondrer une semaine après son départ quand une avarie de pilote automatique et des empannages violents endommagent le haut de la grand-voile. Mais grâce aux instructions à distance de son équipe et de North Sails, il parvient à réparer la voile. Un immense soulagement. L’aventure peut reprendre. « Ce jour est le plus merveilleux », dira-t-il au retour de son périple en conférence de presse. Et puis le 11 février 2021 à 11 h 52, au terme d’un long voyage de 94 jours et 21 heures, Kojiro franchit la ligne d’arrivée (en 16e position) le sourire plein de gratitude et d’humilité. Un très bel exploit pour ce navigant japonais de 53 ans qui marque l’histoire du Vendée Globe à sa façon en devenant le premier marin Asiatique à terminer cette course légendaire. Il nous avait accordé un entretien début novembre avant de larguer les amarres pour son deuxième Vendée Globe.

Parlez-nous de vous ? Votre parcours de marin ?

Je suis originaire de Kamakura, une ville côtière située au sud de Tokyo au Japon. Dans mon pays, la course au large n’est pas vraiment populaire et c’est par hasard que je découvre le métier de navigant à l’âge de 16 ans. Après avoir vu à la télévision la victoire de Yukoh Tada (légende de la voile au Japon) sur le BOC Challenge (tour du monde en solitaire, avec escales), je me suis dit que c’était cela que je voulais faire : naviguer autour du monde sur un voilier de course. Et puis je suis allé à la rencontre de Yukoh Tada. Je me suis entraîné à ses côtés et je suis devenu son préparateur pendant six ans. J’ai contribué à la construction de son nouveau voilier Koden VIII, rebaptisé plus tard « Spirit of Yukoh » en sa mémoire. (1)

Depuis, j’ai sillonné les océans, fait trois tours du monde dont un tour sans escale. J’ai participé à la course de mes rêves il y a quatre ans, le Vendée Globe, mais j’ai dû abandonner à la suite de mon démâtage au large de l’Afrique du Sud. J’ai eu également la chance de naviguer aux côtés de grands marins comme Lionel Lemonchois et Bruno Peyron lors des records du Pacifique, ainsi qu’avec Roland Jourdain qui m’a accompagné en tant que coach tout au long de mon projet DMG Mori.

© Olivier Blanchet/Alea

Qu’est-ce qui vous attire dans ce métier ? Pourquoi faites-vous le Vendée Globe ?

Je me sens bien sur l’eau et les paysages que l’on rencontre dans les mers du Sud sont fantastiques. Pouvoir faire le tour du monde et avoir la terre comme terrain de jeu est unique. Il n’y a pas d’autre évènement dans ce monde similaire à cette course. Une course qui me rend fort et qui me donne envie de faire de la voile.

Comment s’était passé votre premier Vendée Globe ?

Être au départ de cette 8e édition a été un exploit, car le temps m’était compté. J’avais eu mon bateau au mois d’avril 2016 et en quelques semaines, j’ai dû me qualifier et faire la transat New York – Vendée. Puis un mois après le départ du Vendée Globe, il y a eu mon démâtage… J’ai été forcément déçu du résultat, et je le suis toujours, mais j’ai de la chance de refaire le Vendée Globe et j’en suis reconnaissant envers toutes les personnes qui m’ont soutenu jusqu’à présent.

Comment est perçue la voile dans la culture japonaise ?

La course au large comme la plaisance ne sont pas des activités répandues dans mon pays. Historiquement, le Japon n’est pas une nation qui a fait de grandes découvertes terrestres (2). La voile n’a donc pas vraiment eu sa place dans la culture japonaise. Mais ma mission aujourd’hui et depuis que je suis marin professionnel est de tenter d’agrandir la petite communauté de voile existante et de promouvoir la course au large le plus possible au Japon.

Connaissez-vous d’autres navigants japonais ?

Oui j’en connais bien sûr. Les quelques navigants japonais qui ont réussi à percer dans ce milieu ont souvent travaillé en dehors de leur pays et ont régaté sur des bateaux de la coupe de l’America. Mais ces derniers temps, il y a plusieurs jeunes marins dont Masa Suzuki en Class40 et d’autres jeunes Japonais qui m’ont accompagné dans ma préparation au Vendée Globe et qui s’essayent à l’IMOCA. Je suis content de ne plus être le seul Japonais à faire de la voile ici en France. Mais aujourd’hui, et même si c’est un grand honneur d’être devenu le premier Asiatique à y avoir participé, je veux devenir le premier à terminer le Vendée Globe.

© Thomas Deregnieau / DMG Mori

Que pensez-vous de la culture de la voile en France ? Pourquoi n’y a-t-il pas plus de skippers étrangers dans le Vendée Globe ?

La France reste le meilleur pays au monde en termes de voile hauturière. Je suis d’ailleurs reconnaissant envers toutes les personnes qui m’entourent de m’avoir accueilli dans ce milieu si fermé. La course au large y est particulièrement difficile à intégrer, ce qui explique pourquoi il y a moins de skippers internationaux inscrits au Vendée Globe. Mais j’espère que mon cas pourra servir d’exemple à d’autres marins étrangers qui souhaitent intégrer cet univers si particulier.

Est-ce difficile de naviguer sur un IMOCA ? Que pensez-vous de ces bateaux ?

Un IMOCA est un bateau surpuissant, donc chaque manœuvre, chaque changement de voile demande beaucoup d’effort physique. Ce sont des bateaux exigeants, mais les sensations de vitesse que l’on peut avoir sont tellement différentes que sur d’autres bateaux et c’est vraiment ça que j’aime.

Est-ce que vous vous sentez beaucoup plus préparé qu’au dernier Vendée Globe ? Qu’attendez-vous de cette course ?

Cela fait seulement 1 an que mon bateau navigue (3). On a besoin de faire encore plus de sessions de navigation ensemble pour que le bateau soit parfait, mais je sais que le timing est serré et que le bateau ne sera pas parfait avant le départ de ce Vendée Globe. L’objectif est de finir coûte que coûte. C’est mon seul et ultime objectif.

Et objectif accompli. Bravo Kojiro!

© Thomas Deregnieaux Photography

(1) En 1991, le célèbre marin japonais Yukoh Tada met fin à ses jours à Sydney en raison de son échec dans la 3e édition du BOC Challenge. C’est Kojiro qui sera chargé de ramener le voiler au Japon. Il le remettra en état et le baptisera « Spirit of Yukoh » en la mémoire de son mentor. C’est sur ce même bateau que Kojiro prendra les flots et effectuera son premier tour du monde en 1993 alors tout juste âgé de 26 ans. Il sera consacré le plus jeune marin à réaliser cet exploit en solitaire et sans escale durant 176 jours.

(2) En juin 1636, les missionnaires catholiques sont exclus du Japon tandis que les habitants ont l’interdiction de quitter leurs îles et de construire des bateaux. À la suite de cette décision du pouvoir central, le Japon se replie sur lui-même pendant plus de deux-cents ans.

(3) Le foiler DMG Mori de Kojiro qui porte le nom officiel de Spirit of Yukoh V a été conçu par le cabinet d’architecte VPLP sur le même modèle que l’IMOCA Charal de Jérémie Beyou.